« Je vous ai envoyé la semaine dernière un courrier vous appelant à légiférer rapidement afin de protéger explicitement les enfants des violences physiques et psychologiques. L’actualité me pousse à pointer à nouveau du doigt l’urgence et l’évidence de la nécessité de cette loi.

Un article de Reporterre au sujet de l’enfance misérable des frères Kouachi (1.) a été publié et beaucoup relayé ces derniers jours. Personne – et encore moins dans les réseaux de la protection de l’enfance – n’est surpris d’apprendre le passé douloureux des enfants qu’ont été les Kouachi. Vous avez peut-être également entendu les propos de Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, qui explique comment des enfants en détresse sociale et affective deviennent des proies faciles à fanatiser. Bien heureusement, tous les enfants subissant de telles violences ne deviennent pas fanatiques ou tueurs. Mais les faits sont là, c’est dérive possible ; et avant la maltraitance avérée et détectée, il y a la « violence éducative ordinaire » qui engendre des troubles du comportement à l’âge adulte (2.) (le Docteur Muriel Salmona soutient que celle-ci est a elle seule responsable d’environ 10% des maladies mentales) et se transforme parfois en violence « sévère » (aujourd’hui encore, selon les statistiques, deux enfants mourront sous les coups de leur parents).

Je me permets de vous copier ici quelques extraits d’un texte (datant de 2002) d’Alice Miller (3.), docteur en philosophie, psychologie et sociologie ainsi que chercheur sur l’enfance et auteur de 13 livres traduits en 30 langues (notamment C’est pour ton bien, 1985). Elle explique comment l’origine de cette violence est niée et se perpétue continuellement, faisant naître régulièrement de nouveaux tortionnaires.

« L’enfance de tous les criminels en série et de tous les dictateurs dont j’ai étudié l’histoire fait apparaître sans exception des éléments d’une extrême cruauté ; en règle générale, cependant, les intéressés eux-mêmes dénient ces faits. Et pas seulement eux. Une bonne partie de la société semble vouloir nier ou ignorer de telles corrélations. »

« Une mère dont la main « dérape » contre sa volonté ignore, en général, qu’elle frappe son enfant uniquement parce qu’elle y est poussée par son propre corps et par les souvenirs inscrits dans ce dernier (les mères qui n’ont pas été frappées quand elles étaient enfants ont rarement la main qui dérape). Mais lorsqu’elle le sait, elle est mieux à même de l’éviter, de se dominer et d’épargner de la souffrance à son enfant aussi bien qu’à elle-même. »

« Parce que nous aimions nos parents, nous croyions ce qu’ils affirmaient, que les corrections étaient bonnes pour nous. La plupart des gens le croient encore et soutiennent que l’on ne peut élever les enfants sans les frapper, c’est à dire sans les humilier. Ils restent de ce fait dans le cercle vicieux de la violence et du déni des anciennes humiliations, autrement dit dans la nécessité de la vengeance, des représailles, de la punition. Les émotions liées à la colère, réprimées dans l’enfance, se transforment chez les adultes en une haine meurtrière, laquelle est récupérée idéologiquement par des groupes religieux et ethniques. L’humiliation est une toxine difficile à éliminer, parce qu’elle est utilisée à son tour pour éliminer et produit de nouvelles humiliations, qui ne font qu’entraîner une spirale de la violence et une occultation des problèmes. »

Comme le souligne le dernier article de l’OVEO (4.), « la première condition pour qu’un être humain ne devienne pas violent, c’est de ne pas lui enseigner la violence par l’éducation qu’il subit, de ne pas le laisser dans l’abandon affectif, de ne pas lui donner l’exemple de la violence, de ne la justifier d’aucune façon. »

C’est en aidant les parents à prendre soin de leurs enfants que nous ferons un monde plus sain et meilleur pour tous. Arrêtons de ne parler que de limites, fermeté et punitions lorsque nous parlons des enfants ; ils ont avant tout besoin d’amour, d’écoute et de respect de leur dignité pour rester ceux qu’ils sont dès la naissance : des êtres altruistes et pleins d’empathie.

En ce sens, il est primordial que l’État parle haut et fort pour donner la direction à suivre.

Je vous remercie de l’attention que vous porterez à ce sujet. Dans l’attente d’une réponse, je vous prie d’agréer, Madame la Sénatrice, l’expression de mes salutations distinguées. »


(1.) www.reporterre.net/L-enfance-miserable-des-freres

(2.) www.oveo.org/etudes-scientifiques-sur-les-effets-de-la-violence-educative-ordinaire

(3.) www.alice-miller.com

(4.) www.oveo.org/on-ne-nait-pas-terroriste-on-le-devient