« Si le concept de violence éducative ordinaire (VEO) varie d’un pays à l’autre et d’une culture à l’autre, chaque individu pourrait avoir lui-même sa définition toute personnelle de la VEO. Car celle-ci est avant tout un ensemble de pratiques qui trouvent leurs sources dans notre vécu, notre entourage, nos échanges. Et ces pratiques ont une visée exclusivement éducative, du moins en théorie.

Aujourd’hui, la situation en France, quelle est-elle ? Quand il s’agit de corriger leur enfant, les parents français ont-il « juste » recours à des punitions qu’ils considèrent comme mesurées, données proportionnellement à une faute commise par l’enfant ? La VEO a-t-elle réellement et toujours un but éducatif ?

Militante depuis plusieurs années contre la VEO, j’ai constaté que ces pratiques sont non seulement très répandues, mais hautement banalisées, au point que, si l’on généralise, le plus souvent, ceux qui les pratiquent ne s’en cachent pas et, pire, ils les utilisent avec une certaine fierté, y étant d’ailleurs souvent encouragés par l’entourage ou par des inconnus. Pour autant, l’éducation n’est pas toujours le but recherché, lorsqu’un parent punit. Enfin, ceux qui sont opposés aux coups et punitions doivent sans cesse apporter des arguments pour justifier leurs pratiques éducatives non violentes.

J’ai donc imaginé le concept de VEO décomplexée, ce qui, à mon avis, illustre mieux la situation française concernant ces agissements.

Ce qui m’a poussé à réfléchir à ce phénomène ce sont tous les épisodes, plus ou moins violents, auxquels j’ai assisté, et cela même avant le début de mon combat contre la VEO,  y étant, en partie, naturellement sensibilisée. Mais depuis six ans, ma réceptivité, donc mon intolérance à la VEO, est allée crescendo, car cette violence est mieux définie dans mon esprit, ce qui m’a permis de modifier et améliorer, en même temps, certaines de mes pratiques éducatives. Mon regard est devenu plus critique. Preuve en est que j’ai moins de souvenirs de scènes de VEO dans mon passé, que ces dernières années. Il n’y avait pourtant pas moins de VEO, c’est que je la voyais moins.

Sans que ce soit conscient ou souhaité, je suis devenue moi-même une adulte victime indirecte de la VEO. Je m’explique : en allant au parc avec mes enfants, ou dans n’importe quel endroit dédié aux plus jeunes, il ne se passe presque une seule fois où je n’assiste pas à un épisode où un adulte crie, humilie, frappe et/ou rabaisse un enfant. Et cela me perturbe fortement.  Depuis cette prise de conscience, je me suis promise de ne pas rester spectatrice passive de ces déchaînements, d’intervenir en me faisant moi-même violence, sachant que je ne serai pas toujours bien accueillie et que, n’étant pas formée à gérer ce genre de situations (comme devrait l’être un policier, qui a, par ailleurs, plus d’autorité à le faire), je peux me laisser guider par mes émotions, ne pas avoir du recul, avoir la mauvaise attitude.

Mais comment rester impassible, faire semblant de ne pas voir, ou voir et se dire que l’on prendrait des risques, en intervenant, et ne rien faire ? N’est-ce pas, dans un sens, se rendre complice silencieux de ce mal ? N’est-ce pas laisser croire aux parents que c’est normal d’agir ainsi et aux enfants que c’est normal de subir, puisque personne ne bouge, pire, le papy à côté  semble se satisfaire du spectacle ?

Je déplore beaucoup de violence, mais ce fléau est tellement répandu, banal que certaines personnes ne le voient tout simplement pas. Leur cerveau y est habitué, le regard critique est absent.

Cependant, j’ai constaté, sur plusieurs adultes de mon entourage, que le fait d’échanger avec moi sur cette problématique, avait eu comme effet d’aiguiser leur regard, que ces scènes de violence ordinaire sur enfant ne les laissent plus totalement indemnes. Même si, pour eux, intervenir est encore du domaine de l’impossible, je considère ce changement de regard comme un premier grand pas contre la VEO, but que l’on devrait espérer pour une majorité de la population :  voir et juger la VEO pour ce qu’elle est, de la violence, donc anormale, indésirable, à proscrire.

J’ai pris l’habitude de témoigner, auprès des militant-e-s de StopVEO, par écrit, sur internet, de la plupart des épisodes de VEO, auxquels j’ai assisté. Il y a tout juste quelques semaines, après avoir lu mon énième témoignage, une membre, ignorant que je venais de rentrer d’un voyage, loin de mon lieu de résidence habituel, où j’avais pu assister à plusieurs scènes de VEO, me demandait : « Où est-ce que tu vis ? », pensant peut-être que la VEO est plus répandue dans ma ville ou mon département.  Je suis peut-être malchanceuse, mais je ne pense pourtant pas que le fait d’avoir été confrontée fréquemment à des scènes de VEO dans deux régions françaises géographiquement très distantes soit une coïncidence. Sans compter que d’autres membres de StopVEO ont aussi leur lot de témoignages de scènes de violence sur enfant, dans différents lieux de l’Hexagone. Je suis convaincue que la VEO décomplexée est monnaie courante sur tout le territoire de notre pays.

Du coup, en France, pour les personnes sensibilisées, comme je le suis, il est pénible, voire douloureux, ou au mieux stressant, de se rendre dans un endroit destiné aux enfants en souhaitant s’y amuser tranquillement, car, on le sait : le mot dur, cassant, la phrase qui tue, le coup douloureux et/ou humiliant tombera. On a beau éviter les grandes surfaces aux heures de pointe ou les aires de jeu les samedis après-midi, les chances de croiser un parent, grand parent, « tata » ou autre adulte utilisant la VEO sur un enfant sont grandes, très grandes. Et la scène peut être extrêmement violente, sans que personne n’intervienne. Une amie qui n’est pas militante, mais qui, au fil de nos échanges, a affiné son regard sur la VEO, m’a dit avoir assisté à une scène, dans une grande surface, où une mère traînait sa jeune fille par les cheveux. Ni elle, ni une autre femme présente, interpellée elle-aussi par cette violence, n’ont réussi à faire le pas pour l’empêcher de continuer, craignant sa réaction. Mais quand j’ai demandé à mon amie, si elle aurait laissé faire, si la victime avait été une femme adulte, elle m’a répondu que non.

Quand, il y a tout juste quelques jours, j’ai demandé à une mère avec deux enfants, pourquoi elle avait donné un coup sur la tête avec un objet à sa petite fille (bien que sachant que c’était pour la punir de l’avoir jeté par terre, puisque j’avais assisté à la scène), deux jeunes femmes, qui ne la connaissaient pas, sont intervenues pour la calmer, car ma question l’avait mise dans tous ses états. Mais elles l’ont fait en me disant, par ailleurs, de m’occuper de mes affaires, que c’était moi qui l’avais provoquée et, surtout,  en rassurant la dame : elles-mêmes mettaient bien sûr aussi des fessées à leurs bambins.
De mémoire, c’était la deuxième fois, depuis le début de mon militantisme anti-VEO, qu’une inconnue prenait la défense de la pauvre mère, face à ma personne osant ingérer dans l’éducation donnée aux enfants des autres.

Sur Facebook, j’ai lu plus d’une fois des témoignages de mamans qui, occupées à accompagner leurs enfants en proie à une crise, ont entendu des parfaits inconnus leur conseiller de « donner une fessée » à l’enfant.

Parfois, on est tellement anesthésiés par cette violence banale, que même des épisodes plus graves, où la maltraitance est évidente, nous laissent impassibles, incapables de prendre la bonne décision, quand un signalement serait une évidence. C’est ce que j’aime appeler l’« Effet métropole » : vivre au quotidien dans un état d’appréhension concernant les pickpockets, les agressions légères,  entre à tel point dans nos habitudes que quand on est face à plus grave, on ne réagit pas non plus.
Une professionnelle de la petite enfance a écrit avoir eu affaire à des parents qui, devant elle, donnaient des « petites tapes » à leur bébé de 6 mois et se vantaient de faire sauter quelques repas à leur fille de 3 ans, pour la punir. De premier abord, elle n’avait pas l’intention de signaler ces faits graves aux services de protection de l’enfance. Un autre épisode de ce type, où un homme giflait son bébé de quelques mois a demandé du temps, aux témoins, pour franchir le pas du signalement. Faut-il rajouter les innombrables mères se vantant sur les réseaux sociaux de donner des douches froides à leurs petits ?
Pourtant, nous sommes face à des scènes de maltraitance. Des scènes que personne ne tolérerait de voir infligées à des adultes. Qu’on n’aimerait pas subir nous-même. Elles sont la preuve que le seuil de tolérance face à la VEO est très haut en France. On ne s’en cache pas, on n’a pas peur du jugement d’autrui ou de la dénonciation, on incite même à la pratiquer.

Cette violence n’est pas éducative. Il y a deux ans, j’étais assise sur la terrasse d’un restaurant, quand j’ai vu trois adultes s’en prendre à l’enfant de l’un de deux hommes présents. Tous les trois voulaient obliger le petit, âgé de 4 ou 5 ans à boire un verre d’eau avant de partir. La pression, pour le petit était très forte. Aux injonctions, aux moqueries, aux menaces, se sont ajoutés deux coups sur le bras du garçon, donnés par le père et un verre d’eau jeté sur le visage du petit par la femme, qui n’était pas sa mère, soit disant pour le calmer. En quoi forcer un enfant à boire serait-il éducatif ?

Et la fessée de cette mère à sa petite fille, après une sortie en famille, visiblement pour calmer sa propre fatigue, son propre stress de la journée, en quoi serait-elle éducative ?
Les enfants ne servent-ils pas plutôt de défouloir de toutes nos frustrations, nos émotions anciennes ou nouvelles, de punching-balls en chair et on os que l’on abîme, malgré l’amour qu’on leur porte ?
« C’est mon enfant, j’en fais ce que je veux ! », rien que cet été, j’ai entendu cette phrase, si terrible, trois fois. Et bien deux fois, elle a été suivie par « Si j’ai envie de lui mettre un coup (variante : le frapper), je lui mets un coup (je le frappe) ! ».
Les enfants seraient-ils des objets pour cette société ? J’ai pensé aux punching-balls, mais on pourrait les imaginer comme des boîtes, des poupées, des bibelots que certains voudraient poser pour qu’ils demeurent immobiles dans un coin, qu’ils se fassent oublier et ne dérangent personne.

C’est pour cela qu’il ne faut plus se taire, qu’il ne faut plus rien laisser passer :
Il est aujourd’hui nécessaire, voire indispensable de faire baisser sensiblement le seuil de tolérance de cette société face à la VEO. Que l’on n’accepte plus de voir et d’entendre des enfants humiliés, frappés, rabaissés en se promenant ou en allant chercher les nôtres à l’école. Que l’on ne soit plus seuls à intervenir. Le but n’étant pas que les gens se cachent pour frapper leurs enfants, mais que les enfants puissent bénéficier de zones de sécurité, sans VEO, dans l’espace public, que ce soit pour les enfants victimes directes de VEO ou pour ceux qui assistent aux coups donnés par d’autres parents.
Je ne dis pas de rendre la VEO tellement tabou que les parents n’arriveront plus à se confier sur leur incapacité à gérer des situations sans violence, mais que cela se fasse sans aucune fierté, pour demander de l’aide et avec l’envie de guérir.
La loi sera une étape fondamentale de cette évolution, mais la VEO ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. Toutefois on peut et on doit accélérer le processus et chacun de nous peut agir, pour faire baisser le seuil de tolérance de cette société face aux mauvais traitements subis par les enfants.  La VEO est décomplexée, complexons la VEO ! »

Aixkiss Blu