StopVEO donne la parole aux Drs Lasfar et Dantel, médecins au sein de la Direction de la Protection Maternelle et Infantile et de la Santé. (DPMIS) dans les villes de Grigny et Ris Orangis (Essonne).

Médecins engagées contre les violences éducatives, StopVEO salue leur travail, et celui de toute leur équipe, et se réjouit d’avoir pu, et de pouvoir envisager encore, de contribuer à leurs actions :

Plus de la moitié des parents frapperaient leurs enfants avant l’âge de 2 ans ; et les ¾ avant l’âge de 5 ans (méta-analyse de Gershoff en 2016). Mais que peut éprouver un enfant frappé par l’adulte censé le protéger ? Sinon la peur, la sidération, l’anxiété, la panique, une sensation d’abandon physique et psychique ; l’arrêt de toute pensée, sans pouvoir donner du sens à ce qui lui arrive Claques, fessées, hurlements, brutalités, ces violences éducatives ordinaires (VEO) de parents convaincus que ce moyen éducatif aide à grandir sont les seules encore tolérées dans notre société.
Elles sont banalisées voire défendues, par une majorité d’adultes, qui le justifient, car, les ayant eux-mêmes subies, ils sont persuadés qu’elles leur ont été bénéfiques ! En effet, un facteur essentiel à la reproduction, d’une génération à l’autre, de ces violences éducatives est le fait d’en avoir été soi- même victime, puisqu’on devient avant tout parent avec l’enfant qu’on a été. Le cycle de la violence va se renouveler, car penser que celles et ceux qui sont leur figures d’attachement avaient tort de les frapper est inconcevable.
Or, ces violences sont non seulement inefficaces mais aussi néfastes pour la santé de certains enfants. Leur répétition, à l’origine d’une imprégnation importante et durable par des hormones de stress, peut perturber le développement cérébral, l’affectivité, la relation avec les parents, entrainer des pathologies, et avec l’avancée en âge une perte de confiance et d’estime de soi, un impact sur les capacités à apprendre et à être en relation avec les autres.
Les enfants apprennent que les relations se font avec les coups, les paroles blessantes, les humiliations. Un lien peut alors être fait entre la violence durant l’enfance et la violence conjugale, qui porte à penser qu’on peut être frappé et aimer la personne qui frappe ou encore aimer une personne et la frapper.

Nous exerçons nos métiers dans les villes de Grigny et Ris Orangis (Essonne) au sein de la Direction de la Protection Maternelle et Infantile et de la Santé. (DPMIS)
Dans notre quotidien auprès des familles en PMI, on constate une fréquence élevée des punitions corporelles infligées pour des « bêtises ». Nos observations relèvent qu’il y a très souvent peu d’échanges verbaux entre les parents et leurs enfants. Il n’est pas rare également d’entendre des propos menaçants adressés aux enfants tels que  « je vais te taper », « I’ll beat You », ceci parfois sans autre commentaire, explications pour l’enfant ; simplement le fait que l’enfant ne réponde pas immédiatement à l’ordre donné par son parent.
D’autres parents ont recours à des propos « mensongers » quand ils sont en difficulté : « je vais t’acheter telle chose » « on va revenir tout à l’heure »…. L’idée est généralement d’éviter un conflit ou une colère. On peut s’interroger sur la question de la confiance en la parole du parent, pour ces enfants à qui on promet beaucoup de choses.

Lorsqu’il s’agit de poser les premières limites au tout jeune enfant qui commence à se déplacer et avoir accès à des objets potentiellement dangereux, certains parents ne verbalisent pas du tout, sans doute par méconnaissance. Ils ont alors assez vite recours à la « petite tape » sur la main, par exemple ; sans donner d’autre explication à leur enfant.
Lors des phases de développement de l’enfant dites «  d’opposition » ; beaucoup de parents disent ne pas savoir comment faire pour marquer les limites, ils pensent que taper est la seule solution pour que l’enfant leur «obéisse » plus tard. Ils n’ont aucune notion de l’impact que cette violence pourrait avoir pour de jeunes enfants, des émotions ressenties par ceux-ci. Il existe une grande méconnaissance du développement global de l’enfant de la part des parents.
La très grande majorité de ces parents ne sont bien entendu pas maltraitants, et ils ne souhaitent que le bien être de leur enfant mais la limite entre VEO et maltraitance et bien ténue et variable selon les personnes, les cultures et les époques. De ce fait, lutter contre les VEO peut être un levier important pour limiter l’escalade vers la maltraitance.

Une action de prévention en santé sexuelle pour les enfants est menée sur notre territoire auprès d’enfants scolarisés en grande section de maternelle. Elle s’intitule « Garçons et filles, bien grandir ensemble » L’objectif est d’apprendre aux enfants à se connaître ; à écouter et respecter l’autre, parler du corps, du corps de l’autre, de la notion d’intimité, de bien être, de plaisir et de l’importance d’apprendre à protéger ce corps qui n’appartient qu’à soi.
Durant ces séances collectives, lorsque nous abordons la sensorialité, ce qui fait du bien ou ne fait pas du bien à notre corps, nous avons été surprises du très grand nombre d’enfants ayant confié être « tapés » à la maison. Les enfants confient être tapés notamment avec différents objets : «babouches », chargeur de téléphones, baguettes… et ne pas avoir le droit de parler de certains sujets sous peine d’être frappés, d’être enfermés dans leur chambre et d’avoir peur aussi d’être laissés seuls. Nous sommes également étonnées de constater leur difficulté à nommer une « personne de confiance » dans leur entourage. Le parent n’est pas toujours cité, et parfois même ils n’ont aucune personne adulte à qui pouvoir se confier.
Devant ce constat alarmant, nous avons réfléchi à une intervention auprès des parents au sein de l’école maternelle. Nous avons invité les parents à une réunion d’information dans la salle de classe de leurs enfants. Etaient présentes le médecin et l’infirmière qui animent l’action collective et le médecin responsable des missions de protection de l’enfance. L’intervention a mis en exergue toute la difficulté de contre argumenter auprès des parents qui justifient que dans leur « culture » c’est comme ça, qu’eux même ont subi des châtiments corporels leur ayant permis de grandir, d’être sage, que ces méthodes fonctionnent car les enfants les écoutent et qu’ils ne voient pas comment ils pourraient faire autrement. C’est à ce moment-là qu’en tant que professionnelles pourtant convaincues nous nous sommes retrouvées aussi démunies de contre-arguments et qu’une formation était absolument nécessaire ainsi qu’un travail plus poussé pour organiser des projets de prévention autour des VEO.

De plus, il est à préciser que dès qu’un enfant parle individuellement de violences éducatives ; les personnes ayant animé la séance reçoivent également systématiquement les parents afin d’en discuter avec eux, leur rappeler la loi, et selon les situations il n’est pas rare que cela débouche sur un recueil d’information préoccupante.

Les équipes de PMI ont également un rôle clé dans la santé globale des enfants jusqu’à l’âge de 6 ans ; scolarisés en petite et moyenne section de maternelle. Dans ce cadre, nous sommes très fréquemment interpellés par les équipes pédagogiques afin de voir en consultation des enfants qui sont présentés comme « pas élèves », ayant de graves troubles de la concentration ou du comportement, des retards dans les apprentissages. Lorsque l’on reçoit les parents et que l’on questionne sur leur modèle éducatif et leurs habitudes, la fréquence des violences intrafamiliales (VEO ou violences conjugales) est très élevée.

De plus, la loi relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires a été définitivement adoptée le 11/7/19. La loi précise que l’autorité parentale s’exerce sans violence physique ou psychologique. La France devient ainsi le 56 ème Etat à bannir les violences éducatives ordinaires et se met en adéquation avec la Convention Internationale des Droits de l’Enfant qu’elle a ratifiée en 1990.
L’objectif de la loi est de poser un repère clair et sans ambiguïté permettant à tout adulte de prendre conscience des moyens violents dans l’éducation et d’aller vers des ressources et des aides pour trouver d’autres approches respectueuses des enfants et de leurs besoins.

Il est donc indispensable que les professionnels en première ligne pour repérer ces violences ordinaires, informent, sensibilisent, accompagnent et conseillent les parents sur les bienfaits d’une éducation sans violence.
C’est donc à partir de ce constat qu’il nous a paru indispensable d’engager un travail autour de cette question en tant que professionnels de PMI. Mais pour effectuer un travail de prévention auprès des familles, il est évident que ce sujet nous renvoie à notre propre conception de l’éducation, aux parents que nous sommes ou que nous avons été ou bien aux parents que nous avons eus. Il est donc nécessaire de s’interroger sur ses propres représentations, sur ses valeurs, ses idées reçues en amont. Nous avons donc contacté l’association StopVEO par l’intermédiaire de Céline Quélen présidente de l’association. Nous souhaitions mettre en place une réunion d’information / formation à destination de tous les professionnels de PMI de notre territoire car il nous paraissait indispensable que toutes nos collègues aient une culture commune sur le sujet avec également une base théorique et scientifique de travail afin de pouvoir tous parler le même « langage ».

A la suite de cette conférence ayant réunis une quarantaine de professionnels de PMI (agents d’accueil, auxiliaires de puériculture, psychologues, infirmières puéricultrices, infirmières, conseillères conjugales, sage femmes, éducatrices de jeunes enfants, médecins), nous avons mis en place des affichages en centre de PMI et en centre de planification. Cela a déjà permis d’amorcer des échanges, des dialogues avec les familles sur le sujet et nous permet d’illustrer plus facilement ce que peuvent vivre les enfants victimes de violences éducatives ordinaires.

Un groupe de travail s’est mis en place au sein de notre service afin de monter des projets futurs de prévention primaire et secondaire des violences éducatives ordinaires. Nous envisageons d’associer la médecine scolaire à notre travail, d’ouvrir des temps de prévention dédiés, en PMI, aux différents âges du développement : en anténatal lors des consultations sagefemme, et aux âges clés du développement de l’enfant (3 mois, 12 mois, 18 mois, 2 ans). La formation d’autres professionnels dans les autres champs de la prévention et de la protection de l’enfance (service social notamment) pourrait être également envisagée ; y compris auprès des assistantes maternelles. L’association StopVEO devrait également revenir pour une conférence d’information générale auprès de tout le personnel de la Direction de la Protection Maternelle et Infantile et de la Santé de l’Essonne.

Chaque parole apaisante, chaque information, chaque action qui vise à lutter contre les VEO nous fait imaginer que nous plantons des graines de bientraitance…Des petites graines qui pousseront, nous l’espérons et grandiront. Il n’y a qu’en comprenant les enfants et en les protégeant qu’ils deviendront des êtres solides, heureux et en pleine santé. (StopVEO.org)