Une peinture réalisée par Alice Miller (D.R.)

Comment as-tu connu Alice Miller ?

J’ai connu Alice dans le cadre d’un projet pour la préparation du livre Libres de savoir. Elle souhaitait entrer en contact avec des mères ayant allaité longtemps ou qui avaient choisi d’accoucher à la maison, dans le but de savoir si, malgré le choix d’un maternage de proximité, elles pouvaient être maltraitantes. J’ai été sélectionnée parmi sept autres mères, à travers la Leche League. C’était il y a presque trente ans et, à ce moment-là, je ne savais pas du tout qui était Alice.

Quelles ont été les conclusions de cette rencontre ?

On s’est rendu compte que, malgré cette volonté de materner différemment, on était violentes.

Elle avait prévu une seule rencontre avec notre groupe. Mais ça nous a plu, ainsi qu’à Alice, et elle a renouvelé ces rendez-vous pendant environ six mois. C’était enrichissant. Ensuite, Alice a créé deux groupes de personnes qui étaient d’accord pour parler de leur propre enfance. Pendant deux ou trois ans, les mêmes personnes, dont je faisais partie, ont continué à se réunir.

Contrairement à d’autres mamans qui ont trouvé les rencontres douloureuses et ont abandonné, moi j’ai aimé participer à ces projets et j’ai continué. J’étais aussi présente dans un nouveau groupe, constitué cette fois-ci de thérapeutes, où encore certains ont fini par lâcher. Mon suivi fidèle et permanent a fait en sorte qu’elle m’ait choisie pour continuer son travail. Je m’occupais du suivi du courrier en français pour son site. Elle s’occupait de répondre en anglais et en allemand. Je m’en suis occupée jusqu’à la fin, jusqu’à son décès.

Bien sûr, elle supervisait mon travail sur le site, mais aussi mon travail de thérapeute. Et une amitié s’est installée. Un lien fort où elle était pour moi ma thérapeute, une amie, une grand-mère.

Ses photos et sa biographie nous renvoient l’image d’une femme forte…

Alice était intransigeante dans ses relations, elle était très près de ses sentiments, si quelque chose n’allait pas dans une relation, son corps le ressentait. Ses relations étaient authentiques, basées sur la sincérité, elle n’avait pas peur de dire ou faire les choses ouvertement, elle amenait à sortir de la confusion. C’était aussi une manière de se protéger, qu’on ne soit pas dangereux pour elle.

C’est cette force, cette obstination à la sincérité qui la caractérisait.

Comment était-elle avec les enfants ?

Quand je l’ai rencontrée la première fois, pour le groupe de mères, nous avions toutes des jeunes enfants ou des bébés que nous avions amenés avec nous. Nous nous sommes installées en cercle, avec nos nourrissons sur les genoux et les jeunes enfants jouaient à proximité. Alice s’est assise après nous et, avant tout, elle s’est adressée à chaque bébé en utilisant à la fois soit l’italien, soit l’anglais, soit le polonais ou encore l’allemand. Et les bébés étaient en interaction complète avec elle. « Vous voyez, on ne s’est pas compris, mais ils sont tous en interaction, car ils m’ont sentie inoffensive, ils ont ressenti mon empathie ». Ça m’a interloquée.

Nous étions des mamans qui sortaient du lot, pour l’époque, par notre choix d’un maternage de proximité. On avait de la tendresse pour nos enfants, bien sûr, mais ce jour-là nous avons découvert quelque chose de nouveau, l’empathie.

Et comment se comportait-t-elle avec les parents ?

Elle aimait les observer en se promenant dans les rues de Saint-Rémy (de-Provence, ndlr), en forêt, dans les parcs. Elle observait comment les parents s’adressaient aux enfants et les réactions de ceux-ci. C’était comme un arrêt sur images. Tout s’arrêtait pour elle. Ce qu’elle voyait nourrissait ses convictions et ses livres.

As-tu déjà assisté à sa réaction face à un parent violent envers son enfant ?

Une fois, dans une librairie de Saint-Rémy, elle a vu un parent agacé et elle est allée discuter avec cette personne. Pour entamer la discussion, elle a demandé : « Est-ce que vos parents ont été patients avec vous ? ». Dans cette librairie il y avait tous ses livres, elle a donc suggéré : « Vous devriez lire celui-ci… » et lui avait montré C’est pour ton bien. Quand elle parlait aux parents, elle était posée. Les gens réagissaient bien, c’était déjà une vieille femme, elle avait de la prestance, elle transpirait le respect. On n’avait pas envie de la défier, de lui répondre impoliment.

Comment voyait-elle l’évolution des comportements des adultes envers les enfants ? Je suppose qu’on ne parlait pas encore de loi contre la violence éducative, à ce moment-là…

Alice était pessimiste sur le sujet. Elle est morte un mercredi, le 14 avril 2010. On était en effet loin de la loi. On parlait de la violence éducative en comité privé. Ce n’était pas un débat publique. Et elle me disait : « Même toi, tu ne verras pas cette transformation. Il faudra trois ou quatre générations pour voir ça ».

Et toi, qu’est-ce que tu en penses, tant d’années plus tard ?

Tant que l’enfant ne sera pas considéré comme un sujet fondamental de la société, par ceux qui sont au pouvoir, ça ne changera pas. En Suède, le changement a été possible parce que l’enfant a été considéré comme un sujet de société. En France il n’est pas encore au centre des priorités. Ça commence, maintenant, avec « Les mille premiers jours » de l’enfant.
Les neurosciences affectives et sociales ont confirmé les travaux d’Alice Miller, c’est-à-dire que l’éducation a une influence sur le devenir de l’adulte. C’est un premier pas. Il faut maintenant que l’enfant soit mis au centre de tous les projets, l’enfant est l’avenir de tout. La société doit s’articuler autour de ça.

Alice était une femme volontairement isolée. Après sa sortie de la psychanalyse, elle avait été montrée du doigt. Je regrette qu’elle ne se soit pas plus montrée, car c’était un personnage qui portait un message fort, elle aurait pu baptiser le processus pour sortir de la violence. Dommage qu’elle n’ait pas été plus populaire, ça aurait pu avancer plus vite. Aujourd’hui, on voit bien, je pense aux interventions de Catherine Gueguen, que le message peut se diffuser très rapidement. Mais Alice nous a laissé 13 livres, c’est une œuvre précieuse qui fait partie de notre patrimoine.

Propos recueillis par Aurora MACCHIA

 

Brigitte Oriol est psychothérapeute, elle a été l’assistante d’Alice Miller pendant dix ans (photo D.R.)

 

Alice Miller était docteure en philosophie, psychologie et sociologie, ainsi que chercheuse sur l’enfance (photo D.R.)